En 2006, le public découvre les Contes de Terremer, et dans le même temps l’existence du fils du grand Hayao Miyazaki, Gorô. Car si l’on connaît bien le père au travers de ses nombreux films d’animation magiques et magnifiques (Le Château dans le Ciel, Princesse Mononoke, Le Voyage de Chihiro…), le fils est un inconnu pour le public occidental, et la tentation de le comparer à son illustre paternel évidente. Mais ce film tient-il vraiment la comparaison ?

Contes et légendes de nos pères


  • Genre : Heroic Fantasy / Drame
  • Réalisateur : Miyazaki, Gorô
  • Studio : Ghibli
  • Année de production : 2006
  • Durée : 1h56

Produit par les studios Ghibli (boîte de production célèbre créée par les deux compères Hayao Miyazaki et Isao Takahata le réalisateur du Tombeau des Lucioles et de Mes Voisins les Yamada), Les Contes de Terremer (Gedo Senki) est un film d’animation japonais sorti en 2006 et réalisé par le propre fils d’Hayao, Gorō Miyazaki. L’histoire est basée sur le troisième livre du cycle Terremer : L’Ultime Rivage, de Ursula K. Le Guin, un classique de la littérature anglo-saxonne, adapté ici dans un format plus court qui nécessite donc nombre de coupes dans l’histoire.

[Petit topo sur l’auteur du livre : Ursula K. Le Guin est une auteur américaine née le 21 octobre 1929 à Berkeley, en Californie. Bien qu’elle ait écrit de nombreux romans, poèmes et livres pour enfants, elle est surtout connue pour ses nouvelles et romans de science-fiction dans lesquels elle explore de façon originale des thèmes anarchistes, féministes, psychologiques ou sociologiques.
Ainsi, ses œuvres dans le domaine de la fantasy (le cycle de Terremer) sont beaucoup plus centrés sur la condition humaine que ceux d’autres auteurs comme J.R.R. Tolkien, même s’ils partagent l’idée, propre à de nombreux récits appartenant à ce genre, d’un « vrai roi » qui doit sauver le monde et rétablir la justice. (source : Wikipedia)].

Penchons-nous un instant à présent sur le réalisateur, Gorô Miyazaki, un architecte de métier dévoué au mythe de son père avec passion durant de nombreuses années par le biais de création du musée Ghibli au Japon (dont il est d’ailleurs le conservateur), et qui signe ici son premier long métrage, marchant sur les traces de son père (il faut préciser que c’était Hayao qui avait entrepris de réaliser ce film à l’origine, avant d’abandonner le projet), ce qui s’avèrera à la fois sa principale qualité et son principal défaut avec les Contes de Terremer. Car on ne peut s’empêcher de remarquer dès le début du visionnage du film cet héritage si influent et lourd à porter qu’il ne peut s’en démarquer, mais qui pourtant apparaît comme l’hommage passionné d’un fils qui a dû, comme tous les fans d’Hayao, baigner dans la féerie de ses oeuvres inoubliables, un sentiment qu’il essaie de faire ressortir dans son propre film.

¤¤¤ Synopsis :

Le récit se déroule dans le Royaume d’Enlad, et l’incipit du film nous plonge dès les premières secondes dans l’heroic fantasy pure et dure, nous faisant contempler le duel de deux dragons au soleil couchant. Secoués par cette introduction un peu abrupte, nous sommes ensuite très vite plongés au coeur d’une histoire dramatique, celle du prince Arren, qui assassine son père le roi au détour d’un couloir ! Quelle raison a bien pu le pousser à commettre cet acte incompréhensible ? C’est ce qu’il nous est proposé de découvrir en suivant la fuite d’Arren, poursuivi par des loups dans le désert. Au bord de la mort, il est sauvé par un étrange voyageur solitaire, Epervier, qui le prend sous son aile. Au cours de leur périple à la recherche de la vérité qui se cache au fond du prince, il feront la connaissance de Therru, une jeune sauvageonne prise en chasse par les sbires d’un terrible sorcier, Aranéide, et vont ainsi découvrir la menace qui pèse sur le royaume…

¤¤¤ Critique de la rédaction :

Dès le départ, les Contes de Terremer s’impose comme un hybride entre classiques de l’animation japonaise et de la littérature fantastico-médiévale du type Seigneur des Anneaux. On retrouve en effet un « melting pot » de cultures très riche qui se traduit par le mélange des mythologies japonaise / celte / médiévale / et gréco-romaine visible à la fois dans le récit, la musique, les décors et l’atmosphère générale. On ressent aussi l’influence de ces héritages dans les thèmes exploités tout au long du film, qui soulignent l’ampleur du projet : perte de la foi et de la croyance en la magie qui peuvent entraîner la destruction de l’équilibre du monde, qui s’accompagne chez les hommes d’une perte de repères et d’identité, à l’instar du héros Arren, un jeune homme perdu et qui semble avoir peur de son ombre, paranoïaque et au bord de sombrer dans la folie.
C’est d’ailleurs tout le scénario qui est construit autour de la schizophrénie du héros, qui se manifeste sans crier gare et donne une grande complexité au personnage du prince, sur son ambivalence et sa remise en question qui dure jusqu’aux derniers instants du film. D’autre part, Gorô Miyazaki développe des thèmes et des valeurs semblables à ceux que son père défend dans ses films, mettant en exergue l’équilibre de la nature et de l’univers qui se retrouve brisé par l’homme et la mod
ernité (voir Princesse Mononoke) et désignant le mal de la même manière, comme une masse noire informe et insondable, inarrêtable, dont l’unique but est de tout détruire sur son passage, faisant des Contes de Terremer une allégorie sur la vie et la mort et la nécessité d’un équilibre naturel, malheureusement traitée de manière un peu trop simpliste dans ce film.

Au niveau technique pur, le constat est mitigé. D’un côté le film s’appuie sur des décors grandioses, très colorés et lumineux, d’une ampleur et d’une précision impressionnants (on peut certainement y voir l’attention portée par Gorô, architecte de métier) tandis que le character design, qui se montre très simple mais réussi au premier regard, est en réalité assez limité. Effectivement les visages sont ronds et beaux, mais on peut leur reprocher justement cette trop grande simplicité, au point que certains groupes de personnages (et pas seulement des figurants) nous paraissent quasiment identiques (voyez l’assemblée de sages au début du film), surtout à cause des coiffures et des barbes, trop standardisés.
Ce n’est toutefois pas le seul défaut de ce character design assez classique, car on retrouve avec surprise des dessins trop semblables à ceux utilisés par son père il y a de cela quelques années (similitudes qu’on ne peut déclarer uniquement imputables au seul staff du studio Ghibli), notamment dans des films tels que Le Chateau dans le Ciel et Princesse Mononoke. On remarque donc des similitudes frappantes au niveau des comportements et des visages qui nous rappellent franchement des personnages déjà vus dans les films du paternel, notamment le moine de Princesse Mononoke (dont on voit ici un sosie presque parfait !), le chef des sbires du sorcier qui nous fait penser à un méchant du Chateau dans le Ciel, ou encore la monture d’Arren qui ressemble à s’y méprendre à l’élan rouge d’Ashitaka, Yakuru, dans Mononoke… Côté renouvellement, on attendait tout de même beaucoup mieux de la part de Gorô, qui montre ici qu’il ne peut vraiment se départir de l’influence de son père.
Pourtant, outre les décors superbes précités, sans oublier d’y ajouter les images de synthèse discrètes et très bien intégrées, Les Contes de Terremer souhaitait clairement se donner les moyens d’émerveiller son public par la qualité de ses graphismes, grâce à une animation des objets irréprochable, différente de celle des personnages, qui est bonne mais les fait paraître parfois un peu gauches, mous, d’une certaine lenteur qui augmente d’autant plus l’ambiance pesante de ce conte insaisissable et énigmatique, qui nous rappelle étrangement le Seigneur des Anneaux au cours de nombreuses scènes (imaginez donc Arren en Frodon ou en Gollum et Epervier en Gandalf, au encore Aranéide en Saroumane…) autant au niveau scénaristique que des références picturales, s’inspirant librement de ces mythologies fondatrices.
Pour en finir avec les graphismes, on peut facilement émettre un constat qui fonctionne pour l’ensemble de cette oeuvre, c’est pourquoi il convient de s’y pencher si longtemps : au final, on retrouve irrémédiablement une petite impression d’inachevé, de brouillon, de manque de profondeur qui nous turlupine tout au long du film : car la qualité extraordinaire des arrière-plans semble jurer avec l’aspect particulièrement classique et un peu grossier des corps et des visages, qui n’en sont pas moins jolis pour autant, et néanmoins trop souvent inexpressifs, un défaut qui touche majoritairement les protagonistes (Arren et Epervier surtout), et c’est bien dommage.

Bonus song : Therru no Uta par Aoi Teshima

Dans les aspects plus satisfaisants, on peut s’étendre un peu sur la musique symphonique aux forts accents médiévaux teintés d’envolées lyriques assez inspirées mais quelquefois trop timides, une composition orchestrale majestueuse qui rappelle celle d’Howard Shore sur le Seigneur des Anneaux, sans jamais en atteindre vraiment la virtuosité ni l’ampleur, mais qui tient la route et créé une atmosphère enveloppante et berçante, avec en point d’orgue la chanson de Therru au milieu du film, qui nous transporte par sa douceur au sein d’un univers de féérie d’une profondeur insoupçonnée, qui n’apparaît que trop discrètement au cours de l’oeuvre, mais qui est belle et bien présente durant quelques passages. De plus, les sonorités antiques et les choeurs mystiques de Terremer lui confèrent une aura de fantasy puriste assumée, donnant vie à son univers de dragons, de sorciers et de magie qui se suffit à lui-même et qui assume alors sa simplicité. Enfin le thème principal, magnifique dans toutes ses déclinaisons, que ce soit lyriques, celtiques ou symphoniques, est sans conteste le petit plus qui accroche le spectateur et sauve le film de l’ennui.

Il est très difficile de se faire un avis concret sur les Contes de Terremer, qui oscille constamment entre bon et mauvais, entre ambiances très réussies, dont un suspense prenant concernant le destin d’Arren, car on ne nous distille que très peu d’informations et que le mystère s’épaissit au fur et à mesure, et néanmoins un script nébuleux qui mélange trop de mythologies, est trop influencé et finit par trop faire dans la surenchère d’inspirations diverses au point de s’avérer sous-exploité, insondable, malgré des efforts pour plaire au spectateur, car le film est dans l’ensemble très bien mis en boîte, entraînant, et se permet même de se terminer sur un final très poétique qui fait qu’on reste sur une bonne impression. Mais quand on essaie de se rappeler pourquoi on a aimé le film, on se rend compte du vide total de sens que représente les Contes de Terremer.

Au final, malgré toute la volonté initiale de ne pas trop comparer le fils au père, on se rend compte que Gorô
creuse lui-même sa propre tombe et nous oblige à effectuer la comparaison, qui joue en sa défaveur, tant il se montre influencé par son père, ce qui le limite forcèment dans la composition de son oeuvre, car il ne peut s’éloigner des valeurs et des personnages qui baignent son enfance, mais n’atteint quasiment jamais la magie dégagée par les chef-d’oeuvres d’Hayao Miyazaki. On peut y voir une tentative un peu gauche (il faut tout de même lui pardonner car c’est son premier long métrage) de s’inscrire dans une continuité de l’oeuvre de son père malgré tout, mais les Contes de Terremer ne méritent pas de trôner aux cotés des films dont il s’inspire.

En bref, ni bon ni mauvais, on reste sur sa faim, et un sentiment insidieux résonne au fond de soi pendant de longues minutes après la fin du film, l’impression de n’avoir rien tiré de cette expérience et de ne pas savoir pourquoi on a suivi cette épopée obscure (dans tous les sens du terme), cette histoire à peine esquissée, pas assez développée et insuffisamment approfondie que sont Les Contes de Terremer, une oeuvre qui nous laisse pantois…

Notation : 6/10
> Très agréable à suivre, mais trop creux pour être convaincant.

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