Gus est un personnage très singulier qui passe ses journées à dormir. Il n’est effectivement pas rare de le voir s’endormir en plein milieu d’une phrase, en plein travail, à table, au bar, au supermarché,etc. Bref, Gus voit sa vie gâchée par l’étrange maladie qui le touche depuis l’enfance : il est narcoleptique. C’est ce pitch appétissant qui a aiguisé ma curiosité et m’a poussé à voir Narco, un film original et drôle…

Rêve éveillé
  • Genre : Drame / Comédie
  • Réalisateur : Gilles Lellouche et Tristan Aurouet
  • Année de production : 2004
  • Durée : 1 h 45 mins

Sorti en 2004 et réalisé conjointement par Tristan Aurouet et Gilles Lellouche, Narco (leur premier long métrage) est un film ambitieux, un peu fou, et définitivement original, voire unique. Imaginez l’idée géniale de faire de Gus le héros du film, un narcoleptique, c’est-à-dire un dormeur compulsif qui serait donc absent, tout du moins inconscient une bonne partie du film ! Loin d’être un handicap, cette idée permet de développer une histoire hors du commun, amusante, en insistant sur tout ce qui entoure le héros, ses amis et sa famille, tout en le faisant observer ce qui lui arrive sans pouvoir rien y faire, prenant le rôle de voix-off quand il est endormi. Cette distanciation par rapport aux évènements qui se trament dans son entourage bien malgré lui, rend le personnage extraordinairement attachant aux yeux du spectateur qui, bien qu’obligé de lâcher un petit rire de consternation à chaque fois que Gustave s’endort au mauvais moment, ne peut s’empêcher de prendre son parti et de vouloir vivre son histoire par procuration quand il est état de narcolepsie.
Et détrompez-vous, malgré son titre, ce film n’est pas ennuyeux pour un sou, il est au contraire rythmé, déjanté, bourré de références et de situations délirantes, doté d’un petit grain de folie qui ne demande qu’à s’exprimer.

¤¤¤ Synopsis :

Gustave Klopp a un énorme problème dans la vie. Il est narcoleptique. En effet depuis qu’il est tout petit, Gus s’endort à n’importe quel moment de la journée, sans aucune raison. Evidemment, cette étrange maladie détruit sa vie car il ne peut pas garder un emploi plus de quelques heures, et ces crises de sommeil l’empêchent également de mener une vie sociale normale, menacant la survie de son couple (il faut dire qu’il était déjà assez mal engagé dès le départ…). Cependant Gus ne veut pas rester condamné à traîner et à boire toute la journée avec son meilleur ami Lenny Barr, et décide de prendre son destin en main, au moins quand il ne dort pas. Il va s’adonner à son unique passion, le dessin, pour raconter à l’aide de bandes dessinées les aventures fantastiques de Klopp, un personnage qu’il a conçu dans ses rêves. Car avec tout le temps que Gus passe à sommeiller, il s’est créé une sorte de vie rêvée, dans laquelle il est tour à tour soldat, flic, commandant d’un vaisseau spatial…

¤¤¤ Critique de la rédaction :

Guillaume Canet incarne à merveille cet anti-héros mou, timide, introverti, paresseux, exclu de la vie normale, au point même de se demander s’il a déjà été plus convaincant… Il créé un personnage très attachant, captivant malgré son absence de conscience forcée pendant une bonne partie du film, feignant à merveille ses crises de narcolepsie soudaines.
Le casting est également très réussi en ce qui concerne les personnages secondaires, dont un Benoît Pooelvorde génialement affreux en fan de karaté abruti, dénué d’un quelconque charisme et sans envergure, un affreux jojo qui fait des démonstrations de force en dégommant des enfants.
On retrouve aussi avec plaisir « l’idole » de Canet, un François Berléand excellent de méchanceté incarnant un comique foireux/ éditeur médiocre qui s’emploie à exploiter en toute immoralité le talent des auteurs qui tombent sous sa coupe. Le reste des personnages est tout aussi déglingué, entre Zabou qui joue la femme de Gus, une ex-reine de beauté déglinguée et infidèle au plus haut point, et Samuel Pupkin (très bon Guillaume Gallienne) très amusant en maniaque obsessionnel compulsif de la bande dessinée. Le seul petit point noir à souligner est le duo de patineurs tueurs à gages (le réalisateur Gilles Lellouche incarne l’homme du tandem), un tantinet « too much » et ridicule, mais on peut mettre ce petit écart en parallèle avec la volonté des réalisateurs du film de donner certains aspects « bande dessinée » à l’atmosphère du film, en créant des personnages totalement exagérés. Dans cette optique, on retrouve d’ailleurs avec plaisirs quelques apparitions de têtes connues dans des rôles de figurants cocasses, dont Mélanie Doutey qui campe une jeune femme « qui ne voit que d’un côté », le chanteur Sinclair, et un petit caméo du célèbre écrivain Yann Quéffelec qui se fait traiter de mauvais auteur qui n’aura jamais aucun succès par un éditeur dont la capacité à détecter des talents est apparemment bien faussée…

La singularité du film se retrouve aussi dans la mise en scène, très inspirée, qui est centrée sur le personnage de Gus et son statut très atypique du fait qu’il passe ses journées à dormir. Il n’est effectivement pas rare de le voir s’endormir en plein milieu d’une phrase, en pleine face caméra, sans se douter que ce moment va arriver, ou même quasiment hors champ, la narcolepsie se déclare à tout moment et rythme l’enchaînement des scènes du film, qui s’articulent autour de ces crises.

Grâce à une inventivité toujours renouvelée dans la mise en scène, à des plans originaux et à quelques gags bien tournés, le film arrive à éviter l’ennui malgré l’atmosphère soporifique qui est construite autour du personnage de Gus, cet environnement volontairement morne constitué d’un appartement minable et d’une famille minable dans un quartier minable d’influence très américaine où toutes les maisons se ressemblent (la plupart des décors façon désert font aussi cet effet). Un petit côté film américain qui se retrouve dans plusieurs autres aspects de Narco, tout d’abord assez régulièrement dans la mise en scène parsemée d’effets de style proposée par les réalisateurs, plus encore dans la bande originale faite de chansons majoritairement rock’n’roll ou nerveuses, mais aussi dans le scénario avec sa « success story » et ses personnages secondaires superficiels et omnibulés par l’argent et le pouvoir, et enfin dans les scènes de rêves très caricaturales dans lesquelles sont parodiés des films très violents ou démesurés à la Rambo, Cobra, Scarface, Star Wars, références aux blockbusters américains dans lesquels des personnages souvent surarmés mitraillent à qui mieux mieux tout ce qui bouge.
Le film est ainsi constamment partagé entre deux réalités, entre les scènes mollassonnes de la vie quotidienne de Gus qui repésentent la grande majorité du métrage, et les rêves dans lesquels Klopp se manifeste, qui sont à l’inverse particulièrement violents, guerriers, beaucoup plus dynamiques. Cet ambivalence donne une véritable identité au film, un effet parfaitement mis en image par les effets spéciaux utilisés dans de nombreuses scènes, inventifs et subtils (par exemple la très bonne idée de donner vie aux bd de Gus par de la lumière et des bruitages), et sublimé par le personnage de Gus, secondé par son double rôle de voix off qui raconte sa petite histoire comme un conte de fées, ayant du mal à se rendre compte que sa vie part en miettes et que tout le monde se met à profiter de lui. Car Gus laisse filer une bonne partie de son existence, sur laquelle il perd vite le contrôle, de plus en plus jusqu’à ce qu’il décide de ne plus être un simple spectateur, un somnanbule de la vie. Quand il comprend enfin qu’il est le dindon de la farce, c’est cette voix, symbole de sa conscience retrouvée qui le fait réagir et le pousse à changer les choses.

Si l’on peut remarquer entre autres la vengeance, l’amitié et la fragilité des relations humaines (notamment la notion de famille, vraiment mise en mal) comme les thèmes développés dans Narco, l’objectif prépondérant du film reste néanmoins une véritable mise en avant du métier de dessinateur de bd qui est vilipendé et considéré comme une activité puérile tout au long du film, avant d’être considéré comme un véritable art, d’autant plus qu’elle a sa véritable place dans la vie de Gus, qui s’en sert pour exprimer son inconscient et donner vie à tous ces moments qu’il perd dans son existence à force de dormir, et qu’il récupère peut-être en quelque sorte en les mettant en scène à l’aide du dessin, pour ne pas les laisser inutiles et oubliés dans un coin de sa tête. On voit ainsi l’art comme une activité salvatrice, pure, innocente, qui représente la seule échappatoire d’un homme qui n’est pas épargné par les vicissitudes de l’existence.

Hormis quelques lenteurs et quelques une dernière partie qui s’avère un peu décevante, car le développement de l’histoire nous laissait augurer de rebondissements plus importants qui malheureuseument restent au stade larvaire (le retournement de situation se fait trop rapidement et trop facilement), on peut saluer la volonté des réalisateurs de mettre en images un vrai film de fans de cinéma qui ne recule devant rien, enchaînant les situations ridicules sans crainte de basculer dans le n’importe quoi, grâce justement à l’esprit totalement déjanté qui conduit le film de la première à la dernière image.
Narco est donc un film drôle, original, qui attise notre curiosité par son pitch unique, qui se permet des libertés rafraîchissantes, allant même jusqu’à faire apparaître un Jean-Claude Van Damme dans un petit caméo pour qu’il vienne nous débiter sa philosophie bien à lui, en bref un petit film inventif, avec de bons sentiments, de beaux paysages, une bande-son très réussie et des acteurs convaincants, un film sans prétention, vraiment sympathique, qui nous prend la main pour nous inviter à suivre sa petite histoire, et c’est tout le bien qu’on peut retirer de ce film, un bon moment de détente, le temps d’une tranche de vie inimitable.

Notation : 6.5/10
> Si vous vous attendiez à faire une bonne sieste, Narco saura vous réveiller !

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